Matefaim savoyarde : recette et spécialité locale

Par Xavier

L’article en bref

La matefaim savoyarde : une galette épaisse et rassasiante qui incarne la cuisine paysanne de montagne.

  • Un plat historique aux origines médiévales, dont le nom francoprovençal signifie littéralement « tue la faim »
  • Une spécialité de montagne, riche en énergie, à base de farine, œufs, lait et fromage savoyards
  • Deux versions : salée pour les repas, sucrée aux pommes pour la Chandeleur et les desserts
  • Des variantes régionales multiples en Savoie, Dauphiné, Forez et au-delà des Alpes

La première fois que j’ai goûté un matefaim, c’était lors d’un séjour en Haute-Savoie. La patronne de l’établissement où je logeais m’en avait préparé un au petit-déjeuner, doré, épais, fondant sous la fourchette. J’ai compris ce jour-là pourquoi les paysans savoyards en mangeaient dès l’aurore : cette galette rassasie comme rien d’autre. Et son nom le dit clairement.

Qu’est-ce que la matefaim savoyarde : origines et histoire

Un nom qui dit tout

Le mot vient tout droit de l’expression francoprovençale mate faim, c’est-à-dire « tue la faim ». L’espagnol dit la même chose avec mata hambre. Ce n’est pas un hasard : la matefaim savoyarde était historiquement l’aliment du matin pour les gens des champs, ceux qui devaient tenir des heures entières avant le repas de midi.

Le terme lui-même est très ancien. Le Französisches Etymologisches Wörterbuch signale l’existence du mot matafanos dans un texte de 1540, avec la signification d’omelette épaisse. Et dès 1546, le terme matafain apparaît sous la plume de Rabelais, dans Le Tiers Livre. Encore plus loin dans le temps, une recette proche nommée matafeam figure dans le Modus viaticorum preparandorum et salsarum, un recueil provençal rédigé probablement entre 1380 et 1390. Mais attention : cette version médiévale n’a presque rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Elle contenait du poulet, du mouton, du porc, du safran, du gingembre et de la marjolaine. Autant dire un autre plat.

Chose notable à noter : l’étymologie du mot est antérieure à l’introduction de la pomme de terre en France. Le plat d’origine ne comprenait donc pas ce tubercule. C’est avec le temps que la galette s’est transformée, s’est simplifiée et a intégré les produits locaux de la montagne.

Une spécialité aux multiples noms selon les régions

Le matafan (ou matefaim selon les zones) n’est pas propre à la seule Savoie. Il est aussi traditionnel en Dauphiné, dans le Forez, la Bresse, l’Ardèche et jusqu’aux Ardennes belges où on l’appelle matoufet. Dans le nord de l’Ardèche, le même plat porte le nom de crique. À Lyon et dans la Loire, le terme a été francisé en matefaim.

L’enquête DRF menée entre 1994 et 1996 donne une idée précise de sa diffusion géographique. Le terme matafan atteint 100% de reconnaissance dans l’Ain, l’Isère, la Loire, la Haute-Loire et le Rhône. Il descend à 65% dans la Drôme, à 50% en Savoie et Haute-Savoie, à 30% en Ardèche. À l’inverse, le terme matefaim obtient 50% en Indre, 40% dans le Cher, 30% en Allier et… 0% dans le sud du Loir-et-Cher. Une carte qui reflète bien la frontière entre deux cultures linguistiques.

Un symbole de la cuisine paysanne de montagne

Ce plat incarne parfaitement la sobriété des cuisines alpines. Simple à réaliser, fabriqué avec ce que la ferme offrait, riche en énergie pour affronter le froid des Alpes : la matefaim du Pays de Savoie est une réponse directe aux conditions de vie des montagnards. Elle rejoint d’autres emblèmes de ce terroir, comme la tartiflette, recette traditionnelle savoyarde, fondée sur les mêmes produits locaux que sont la pomme de terre et le fromage.

Ingrédients et préparation de la matefaim traditionnelle

La base de la recette classique

La recette contemporaine repose sur des ingrédients simples. Pour une matefaim salée, il faut :

  • 150 grammes de farine, 4 œufs entiers, 20 millilitres de lait
  • 150 grammes de fromage goûteux (Beaufort ou Comté de préférence), 20 grammes de beurre, sel, poivre, noix de muscade
  • En possibilité : pommes de terre râpées ou en purée, oignons rissolés, lardons, fines herbes, une cuillerée de crème fraîche

On mélange les ingrédients secs, on incorpore les œufs, puis le lait progressivement. La pâte repose ensuite entre une et deux heures avant cuisson. Ce temps de repos est essentiel pour gagner une texture moelleuse.

La cuisson, étape décisive

La galette cuit à feu doux dans une poêle beurrée. Dès que la surface n’est plus liquide, on la retourne. C’est là qu’intervient la touche savoyarde : on parsème généreusement de fromage râpé, d’oignons ou de petits dés de lard. Un couvercle, puis 15 minutes au four à 180 degrés. La surface dore, la pâte devient filandreuse et fondante.

Pendant mes séjours en montagne, j’ai souvent vu les cuisiniers d’établissement préparer ce plat avec une désinvolture apparente. Mais la réussite tient à peu de choses : la qualité du fromage, la patience lors du repos de la pâte, et une chaleur maîtrisée. Bâclez l’un de ces points, et la galette devient lourde et compacte.

La version sucrée pour la Chandeleur

La matefaim existe aussi en version sucrée, servie traditionnellement en famille pour la Chandeleur. On remplace les pommes de terre par des pommes reinettes en lamelles, et on enrichit la pâte avec 60 grammes de sucre, de la levure, du sucre vanillé, et quelquefois 10 millilitres de rhum ou une mesure de génépi. Dans la région lyonnaise, cette version aux pommes est une vraie tradition.

Le tableau ci-dessous compare les deux versions :

Version Ingrédients spécifiques Service recommandé
Salée Beaufort ou Comté (150 g), lardons, oignons Repas du matin ou déjeuner
Sucrée Pommes reinettes, sucre (60 g), rhum (10 ml) Chandeleur, goûter, dessert

La version sucrée se déguste tiède, saupoudrée de sucre glace ou nappée d’un filet de miel, avec une tasse de chocolat chaud. Certains l’accompagnent d’une crème anglaise ou d’une boule de glace vanille. Pour lui donner un caractère vraiment montagnard, on peut ajouter un petit verre de génépi dans la pâte.

Variantes régionales et accords gourmands à étudier

Des déclinaisons d’une région à l’autre

La matefaim se décline selon les terroirs avec une belle liberté. En Ariège, elle prend la forme d’une grosse crêpe de blé ou de sarrasin. Dans l’Aude, la version dite étouffe-chrétien mélange farine, œufs, sucre, rhum et sel dans un moule beurré, puis cuit au four à 180 degrés pendant 30 à 40 minutes. Une fois refroidie, on la saupoudre de sucre glace. Le résultat est plus compact, presque un gâteau.

Il existe aussi des adaptations modernes : sans gluten avec de la farine de riz, sans lactose avec du lait végétal, ou enrichies de légumes cuits, de poulet rôti effiloché, de lamelles de jambon. La recette est suffisamment souple pour accueillir presque tout ce que le réfrigérateur propose.

Comment bien l’accompagner à table

La version salée s’associe naturellement à une salade verte, une sauce au fromage blanc ou une purée de légumes. La version sucrée appelle la confiture, le miel, le caramel au beurre salé ou les fruits de saison. Pour les amateurs de beaux accords, un vin de Savoie, avec ses caractéristiques fraîches et minérales, se marie très bien avec la matefaim salée au fromage.

Ce plat du quotidien, longtemps cantonné aux tables familiales, mérite clairement de retrouver sa place dans nos cuisines. Il coche toutes les cases : rapide à préparer, économique, adaptable, ancré dans une histoire culinaire longue de plusieurs siècles. Pour quiconque s’intéresse à la gastronomie alpine, c’est un passage obligé.

Sources : wiki savoie, wiki des hôtels et batiments

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